3ème Festival du film policier de Beaune - Palmarès et bilan

Publié le 4 Avril 2011

Affiche 2011


PALMARES


GRAND PRIX : The Man from Nowhere, de Lee Jeongbeom.

 

PRIX DU JURY EX AEQUO : Bull Head de Michaël R. Roskam & Il était Une Fois Un Meurtre de Baran Bo Odar.

 

PRIX SPECIAL POLICE : L'Affaire Rachel Singer, de John Madden

 

PRIX DE LA CRITIQUE EX AEQUO : Animal Kingdom de David Michod & Bull Head, de Michael R. Roskam.  

 

Animal Kingdom - Une famille de criminels de David Michod

 

Etrangement ignoré par le jury présidé par Régis Wargnier, Animal Kingdom a déjà fait parler de lui dans de nombreux festivals (Toronto, Sundance, Sitges...). Peut-être qu'au moment des délibérations, le jury a pensé que ce premier film de David Michod (sortie en France le 27 avril) n'avait pas autant besoin d'un prix que les concurrents en quête de distributeurs. Pourtant, c'était l'un des sommets de la compétition et sa maîtrise totale fonctionne même après plusieurs visionnages. Une preuve définitive que sa substance est riche. Dans les grandes lignes, on suit l'évolution d'un post-adolescent qui, à la mort de sa mère, retrouve une famille de délinquants et apprend à survivre dans un territoire hostile et en déclin. Progressivement, il passe de la mélancolie passive à l'action, comprend qu'il faut sacrifier ses amours de jeunesse et ses illusions pour mieux grandir et devient un "parrain" (donc un homme). Avec une conception des personnages aux antipodes du manichéisme, David Michod a disséqué la petite pègre de Melbourne avec la densité d'une tragédie Shakespearienne en évitant les travers habituels aux premiers films : pas de stylisation excessive ni de démonstration de virtuosité. Il en est aussi le scénariste et a porté ce projet pendant neuf ans. Ça valait le coup d'attendre et de ne pas se précipiter : ce bloc de basalte renvoie aux premiers James Gray (Little Odessa) et James Foley (Comme un chien enragé). Quentin Tarantino l'a placé en numéro trois de son top 20 des meilleurs films de 2010.

 

 

L'électrochoc que l'on n'attendait pas, c'est Bullhead, un thriller flamand étrange et tripal, fascinant et inconfortable, sur un sujet original (le trafic d'hormones chez les éleveurs bovins mafieux de Belgique). Autant Animal Kingdom était précédé d'une excellente réputation, autant Bullhead prend par surprise. Le jeune réalisateur Michael R. Roskam multiplie les forces destructrices dans une histoire qui interroge la posture virile comme l'orgueilleuse défiance des pères pour leurs fils. Le personnage principal (Matthias Schoenaerts, comédien absolument hors du commun repéré dans Left Banke, de Pieter Von Hees) est à la fois un animal blessé au corps maladivement sculptural, une machine en ébullition sexuellement frustrée et une créature tragique à la Frankenstein au regard d'enfant effrayé. Dans un premier temps, le film raconte comment il a basculé du côté des freaks. A la manière de Mysterious Skin, le roman de Scott Heim adapté au cinéma par Gregg Araki, un long flash-back explique comment deux enfants connaissent un traumatisme qui va marquer leur vie adulte et donc leur sexualité, avant leurs retrouvailles inespérées des années plus tard. Ce qui s'annonçait comme un polar devient autant un film de vengeance qu'un drame sur une bête humaine dont la virilité a été sacrifiée au propre comme au figuré et dont chaque geste désarticulé reflète un malaise (partout, tout le temps). Au-delà de ce portrait, le récit foisonnant semble avoir été perfectionné dans ses moindres détails en termes de contenu dramatique, de rythme et d'équilibre. Surtout, il révèle la sensibilité presque féminine d'un auteur qui bouleverse les codes d'un univers extrêmement viril de trognes patibulaires où il est possible de faire naître le désir et l'amour pendant une enquête policière. Très fort pour un premier film.

 

 

Egalement en compétition, The man from Nowhere, de Lee JeongBeom, qui a été l'un des grands succès inattendus au box-office coréen (plus de six millions de spectateurs en août dernier). Ce film qui a reçu le Grand prix du jury ressemble à une compilation de tout ce que l'on apprécie dans le genre "thriller sang-pour-sang noir" sans pour autant faire oublier que ce qu'il propose a déjà été montré avant, et mieux. L'histoire repose sur la réunion de deux forces: un ancien agent spécial endeuillé par la mort de sa femme qui exerce désormais le métier de prêteur sur gages et une fillette abandonnée par ses parents. L'atout, c'est l'énergie qui suffit pour réconcilier avec un genre, récemment enterré par J'ai rencontré le diable, de Kim Jee-Woon. Lee JeongBeom reprend le mélange de nihilisme et de mélo-dramatisation avec assez de conscience professionnelle, d'astuce et d'efficacité pour qu'on se laisse prendre. Pourvu de quelques influences (Léon, The Chaser, Le Samouraï) et de scories narratives (trop de pathos dans le dernier tiers), l'ensemble doit beaucoup à la mise en scène qui privilégie autant la composition et la logique de l'espace que l'instinct et le mouvement.

 

Devenu fer de lance du néo-polar urbain, Dante Lam (Fire of Conscience) retrouve le trio de The Beast Stalker dans une nouvelle aventure un peu différente et aussi un peu décevante. Comme Soi Cheung (Dog bite dog, 2006), il reste un cinéaste assez inégal (ça fonctionne une fois sur deux). C'est d'autant plus amusant que, sur le papier, le sujet rappelle le récent Accident qui, lui, revendiquait clairement l'influence des thrillers américains maniéristes et paranoïaques des années 70 avec une fascination sincère pour l'exploration et la destruction des images. Les comparaisons s'arrêtent ici - Dante Lam est plus instinctif que cérébral. Sans doute par souci de modestie, l'intrigue minimale semble un prétexte pour mettre en scène les figures du genre, toujours euphorisantes lorsqu'elles sont bien exécutées. A l'écran, ça passe par une lente réinterprétation d'un monde urbain en pleine ébullition. L'important n'est pas tant de comprendre mais de sentir le rush que la mise en scène, efficace, réussit à assurer lors de quelques scènes clés (un braquage de bijouterie, une course de voiture nocturne). Dans un second temps, il y a la volonté de fouiller des personnages et c'est à ce niveau que le film devient moins probant. Pour y croire, il faut faire abstraction d'une tendance à la schématisation (des méchants très méchants) et de l'enthousiasme un peu forcé des acteurs qui, dans un registre émotionnel, ont tendance à en faire trop.

 

 

Révélé il y a quelques années avec Twist, une adaptation du roman de Dickens d'une noirceur à toute épreuve, le canadien Jacob Tierney concourait également en compétition avec Good Neighbours, une sitcom trash et un peu démodée dont les qualités surpassent les défauts. Cela commence comme un whodunit (qui est le tueur en série?) avant de devenir un pastiche de thriller où chaque habitant d'un immeuble devient un serial-killer potentiel. Dans un genre où les effets et les accessoires sont systématiquement privilégiés, l'intérêt réside dans une capacité à faire passer des séquences amorales (un viol nécrophile, une zoophilie suggérée) comme si de rien n'était. Du coup, rien n'est choquant et chaque zébrure gore doit automatiquement être considérée au second degré. Ce détachement correspond idéalement à l'aveuglement des personnages, tous des monstres d'égoïsme contaminés par le manque d'amour et la frustration sexuelle. Jacob Tierney a fait des efforts pour construire une ambiance bizarre, mais les influences trop écrasantes d'Hitchcock (un personnage se déplace en fauteuil roulant comme dans Fenêtre sur cour) ou de Danny Boyle (beaucoup de l'humour noir de Petits meurtres entre amis) sont encore trop fortes pour laisser transparaître une réelle originalité. D'autant que les gimmicks (les chats qui montent et descendent les escaliers) et les effets de mise en scène (trop de travellings) sont répétés inlassablement.

 

On passera rapidement sur les deux moins bons films de cette compétition. Tout d'abord, L'affaire Rachel Singer, un salmigondis gênant de simplisme sur un sujet extrêmement complexe et risqué (est-il possible d'être plus monstrueux qu'un monstre?). Il fallait un vrai regard de cinéaste pour le traiter. Hélas, aux commandes, on n'a pas Polanski mais un tâcheron qui ne fait même plus semblant de croire en ses plans et les aligne comme un fonctionnaire tamponne des formulaires. Les comédiens sont en roue libre (Helen Mirren dans un combat final grand-guignolesque) et la seule information que les flash-back apportent, c'est que les personnages n'ont pas changé de coupe de cheveux avec le temps. Par ici, la sortie. Sinon, l'indéfendable Il était une fois un meurtre, de Baran Bo Odar, pourtant récompensé d'un prix du jury (!), sur les conséquences morales d'un crime sur plusieurs personnages plus ou moins liés à l'événement. C'est bien d'avoir de l'ambition pour le public (ne pas plaquer une morale artificielle sur les situations, fuir le jugement et donc ne pas prendre parti). Pourtant, ce n'est pas l'ambigüité du point de vue mais le traitement visuel et narratif proche de l'abjection qui pose problème : filmer un viol comme un clip vidéo (ah, ces ralentis sur les enfants!), montrer un vieux pédophile qui menace une femme flic enceinte avec un couteau (avec la symbolique qui va avec) ou plus simplement réduire les personnages à des fonctions ou à des objets... A l'arrivée, une abominable esbroufe qui abuse des surenchères terrifiantes avec un mépris souverain pour l'intelligence du spectateur.  

 

Un peu plus d'espoir pour Une vie tranquille, de Claudio Cupellini où un restaurateur quinquagénaire installé depuis quinze ans dans la campagne allemande voit son quotidien bouleversé par la visite de deux jeunes Italiens. Parmi eux, un fils qu'il a abandonné en Italie des années auparavant. Une seule bonne raison de le voir : l'acteur Toni Servillo (Il Divo, de Paolo Sorrentino) qui donne tout, qui sauve des scènes a priori impossibles sur le papier et qui, par l'épaisseur humaine de son jeu, réussit à donner un minimum d'incarnation et de conviction à cette réflexion touchante sur la rédemption (est-il possible d'avoir plusieurs vies en une seule?) et les rapports filiaux, inutilement surchargée par des sous-intrigues inutiles (la passade entre l'italien et la serveuse allemande) ou maladroites (la scène du crime où le méchant porte un costard!). Un film par ailleurs représentatif de la thématique de cette compétition : la manière dont les personnages sont rattrapés par un passé honteux et/ou un traumatisme hardcore. A ce niveau-là, difficile donc d'oublier le souvenir poisseux, l'humour désespéré et la tristesse inconsolable de Bullhead, LA vraie claque de cette troisième édition du festival du film policier de Beaune.

 

Par Romain LE VERN - Excessif.com

http://www.excessif.com/cinema/actu-cinema/dossiers/3eme-festival-international-du-film-policier-de-beaune-palmares-6345391-760.html

Rédigé par Cinéstarsnews

Publié dans #Festivals-Evénements

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