Que voient les artistes quand ils sont sur scène? Du noir partout? Une masse informe de spectateurs? Des sourires de leurs groupies
amassées au premier rang?
«Je préfère ne pas savoir qui est dans le public, dit la chanteuse Elodie Frégé. La seule idée qu’il y a une liste d’invités m’angoisse. Dans les salles où je me produis, qui ont
une jauge comprise entre 300 et 600 spectateurs, je vois en général les dix premiers rangs. Parfois, je reconnais certains fans, je repère un de leurs signes. Mais quand j’ai fait la première
partie de Patrick Bruel, c’était devant 18.000 personnes!» Une masse qui
pourrait coller le trac à n’importe quel musicien affirmé. «Je ne les voyais pas mais je les sentais, reprend la chanteuse. C’était transportant et flippant à la fois.»
Un spectateur humanisé, c’est l’assurance d’un trac accru. «Trop bien distinguer la tête des spectateurs me paralyse», confirme l’humoriste Max Boublil qui ironise en racontant
une anecdote en coulisses. «Une fois, j’ai demandé aux éclairagistes de bien m’éclairer les yeux, pour que je sois moins distrait par le public. Mais bon, les mecs de la lumière n’écoutent pas
toujours. Ils disent “ça allait, non, hier? Bien. Alors on fait la même ce soir…” et hop, c’était réglé pour eux, pas pour moi.»
L'artiste-objet
Lorsque tous les regards de la salle sont focalisés sur celui qui est debout sur la scène, impossible de ne pas voir l’artiste comme un objet, surveillé, disséqué sous toutes les coutures voire
traqué. «Parfois, tu te sens vraiment observé, raconte le guitariste de Girls in Hawaii. Et tu te demandes ce que tu fous là, sur ton tabouret, à jouer de la guitare. Une fois,
lors d’un festival de hip hop à Morlaix, je me suis pris un rouleau de PQ mouillé en pleine tronche. J’entendais "ta gueule" venu d’une voix grave dans la salle mais je ne savais pas qui c’était
ni d’où ça venait. C’était terrible! Pourtant, je ne pouvais pas descendre de scène pour aller lui casser la gueule quand même…»
Pour tenter de renverser la vapeur et changer les projos de sens, certains chanteurs photographient leur public avant d’empoigner leur micro; d’autres, comme le groupe Cold War
Kids, braquent des lampes torches sur les gens. Une technique que l’on retrouve chez le sextuor de pop rock belge, Girls in Hawaii. «On éclaire les gens et on fait diversion en créant
des ombres chinoises avec des lumières disposées en contre jour ainsi que des écrans où l’on projette des vidéos. ça fait partie de nous, d’aimer nous planquer.»
Se fondre dans le décor
Pour ces derniers, rien de pire qu’un cercle de lumière jaune qui attendrait d’accueillir la venue du musicien. «On fait partie du décor, souligne Girls in Hawaii. On ne veut surtout pas être mis
en scène façon spectacle de variété.» «Je n’aime pas les éclairages plein phare, ni sur le public ni sur moi, dit aussi Daphné, sacrée prix Constantin. Quand on arrive dans une
salle, il faut réveiller le lieu. La musique naît du silence, la lumière naît de l’obscurité. Et moi, j’ai envie d’un réveil en douceur, pas avec des trompettes.»
Une démesure de lumière qui peut encore être interprétée comme le signe d’une personnalité prétentieuse. «Il ne faut pas que je me la pète diva, sourit Elodie Frégé, je ne peux pas me le
permettre.»
Pour Max Boublil, l’artiste, même toisé, garde un avantage sur son public. «Je suis le seul à avoir un micro. Mes spectateurs, eux, non. Donc on ne les entend pas… C’est ça, l’astuce!»
source 20min
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